Quel délai ?

Comme le coût d’une intervention, le délai de sa réalisation est une question qui revient régulièrement.

Depuis l’avènement de la photo numérique et pendant des décennies, le matériel argentique était considéré comme désuet et obsolète. Énormément de matériel a été détruit ou abandonné et des milliers d’ateliers de réparation ont mis la clef sous la porte : Quel gâchis !

Heureusement que de nombreux amateurs, des professionnels, des collectionneurs et de grandes écoles du monde entier (d’autant plus reliés aujourd’hui par les réseaux sociaux et Internet) ont continué à divulguer et à faire vivre ces techniques et ces outils.

Ils m’ont fait également confiance, au fil du temps, en me confiant leurs matériels en révision ou en réparation.

C’est toujours  un énorme plaisir de pouvoir discuter avec un Japonais, un Canadien, un Norvégien ou un Russe… et de prendre conscience que notre passion commune est un moyen formidable pour échanger solidairement nos connaissances alors que nos cultures, notre éducation et nos modes de vie sont si différents.

Depuis quelque temps, l’argentique renaît de ses cendres tel un Phénix.

De plus en plus de pratiquants de la photographie numérique goûtent aux joies incommensurables du réglage manuel du couple vitesse/diaphragme, de l’odeur de l’hyposulfite ou de l’ambiance des lampes inactiniques du laboratoire. Ceux à quoi s’ajoute le long frisson de la découverte de ses épreuves issues des images latentes de ses négatifs.

La conséquence immédiate de ce regain est que de nombreux appareils réapparaissent après avoir passé de très longues périodes en sommeil dans des placards sombres, des caves ou des greniers. Quand ce n’est pas celui de son enfance ou d’un parent aujourd’hui disparu, c’est l’appareil auquel on a toujours rêvé (et que l’on ne pouvait pas s’offrir à l’époque) que l’on s’achète alors, fébrile, dans un vide grenier ou sur Internet.

Se pose ensuite la question de la révision ou de la restauration de cet appareil.

Entre à ce moment là en scène les quelques ateliers de réparation de matériel argentique qui ont échappé au démantèlement de toute cette industrie.

Même si quelques passionnés commencent à sortir la tête hors de l’eau et seront peut-être un jour en capacité de reprendre le flambeau, force est de constater que les ateliers qui savent réparer parfaitement les appareils argentiques se font rares dans le monde et que la moyenne d’âge de leurs techniciens est souvent au-delà de celle de la retraite.

La pression est alors énorme sur les « survivants » ! « Les dinosaures » comme le disent certains avec tendresse.

Et c’est là que se pose la question du délai.

En moyenne, pour les ateliers réputés qui travaillent dans « les règles de l’art » (comme on dit), la file d’attente est de l’ordre de 3 à 4 mois.

Certains spécialistes qui font des miracles sur des équipements compliqués peuvent avoir plus d’une année de réservation ; c’est pour dire l’ampleur du problème quand il s’agit de réveiller un matériel dont (parfois) la marque a totalement disparu, la documentation technique et l’outillage spécialisé ont été passés au pilon ou se sont dispersés au point d’être introuvables et les fabricants de pièces de rechange neuves n’existent plus.

Il faut alors beaucoup d’ingéniosité, de débrouille, un bon réseau et l’expérience d’un artisan passionné pour réveiller de superbes mécaniques ou des optiques admirables.

Si tous les réparateurs s’accordent à dire qu’ils comprennent l’impatience des heureux utilisateurs de ces appareils finalement indémodables, le temps qui passe n’est pas le paramètre principal dans une activité qui demande beaucoup d’attentions.

Si on souhaite que les réparations soient pérennes, il est impossible de travailler vite.

Il faut donc se résigner et prendre son mal en patience.

Les appareils sortent de l’atelier les uns derrière les autres. Certains restent quelques heures sur l’établi et d’autres beaucoup plus longtemps… Si le réparateur cale sur un problème ou bien s’il attend des pièces détachées, il passe à autre chose et la finalisation arrive un peu plus tard.

C’est une question de pugnacité et de patience.

En la matière, la précipitation est rarement gage de qualité !

Il peut se passer des semaines (voire des mois) avant de trouver un appareil donneur d’organes à un prix suffisamment attractif pour envisager de faire revivre une belle pièce.

Le marché de l’occasion n’est pas avare en « ruines » à moitié cannibalisées qui se vendent à prix d’or.

Comme le marché des pièces de rechange neuves est quasi inexistant, le temps nécessaire en recherche d’informations techniques et de pièces détachées est donc chronophage et empiète largement sur les heures passées effectivement à atelier.

Si les clients n’acceptent pas d’attendre le temps nécessaire (qui peut-être régulièrement de plusieurs mois), les techniciens les plus sollicités (souvent les plus aguerris et réputés) baissent les bras et refusent de prendre des appareils pourtant réparables pour se recentrer exclusivement ou presque sur les équipements haut de gamme qui rapportent le plus.

Quand il est courant de travailler à quelques euros de l’heure pour sauver un Foca, un Minolta ou un Zorki, pourquoi s’embêter quand on peut gagner plusieurs centaines d’euros pour faire la révision d’un appareil prestigieux ou d’un gros équipement professionnel ?

Je me refuse de faire ce choix douloureux !

Pour ma part, tout matériel bien construit et réparable mérite d’avoir la chance de poursuivre son chemin dans de bonnes conditions.

Ni son prix résiduel (sur le marché de l’occasion), ni sa faible « marque de noblesse » ne doivent compromettre ses possibilités à être restauré parfaitement.

Il est donc hors de question que j’accélère le pas sous la pression de quelques clients qui n’ont pas compris ma philosophie de travail.

Un travail bien fait prend du temps, demande beaucoup d’énergie, de remise en question et de savoir faire et nécessite que les semaines et les mois qui passent soient seulement l’élément positif qui contribuera finalement à augmenter la joie de voir renaître un bel appareil ; dans un état proche à celui de l’époque où il a été fabriqué.